lundi 17 août 2015

"Le professionnel": une vision de la Françafrique

Bonjour à tous

hier, France 2 diffusait Le professionnel de Georges Lautner. Réalisé en 1981, le film mettait en scène un Jean-Paul Belmondo au sommet du Box office français. Pas son meilleur film, pas les meilleurs dialogues de Audiard - celui-ci ayant plus que traîné les pattes pour écrire scénario et dialogues - mais un film efficace et par certains aspects extrêmement étonnant sur la dénonciation de la politique française vis-à-vis de ses anciennes colonies africaines, alors même qu'il s'agit de l'adaptation du livre de Patrick Alexander Mort d'une bête à la peau fragile, sorti en 1978.



Si Boisset fut d'abord pressenti pour la réalisation - il la refusa - c'est Georges Lautner qui finalement tourna cette adaptation qui déplaçait l'action d'Angleterre en France.
Le début du film intrigue car l'action se situe en Afrique. Un procès, des élites en tenues occidentales et pas de tam tam ou autres instruments de percussion qui accompagnent si souvent les films occidentaux (voir à ce sujet Les Africains noirs dans le cinéma occidental). Au contraire, un Français, le commandant Josselin Beaumont (Jean-Paul Belmondo donc) est accusé et condamné pour tentative d'assassinat sur la personne de Njala, président du Malagawi, pays africain imaginaire. Sa peine sera celle d'un bagnard condamné aux travaux forcés.


Sa captivité est filmée sans dialogue. Le spectateur voit son héros être brutalisé sans ménagement tout comme d'autres, dont on comprend qu'ils sont des opposants au président, puis s'enfuir avec la complicité d'un opposant. La nature du régime de l'État africain jaillit alors quand l'armée vient détruire au lance flamme et à la mitrailleuse les cases d'un village dans lequel se seraient cachés les fuyards. Aucune humanité, juste de la violence gratuite pour établir l'ordre par la force.



Sur fond de musique d'Ennio Morricone (le fameux thème Chi Mai), Beaumont passe de l'Afrique à la France. Et l'histoire peut alors commencer. Elle s'appuie sur l'Histoire qui lie indéfectiblement la France, ses services secrets et les pays africains autrefois colonies de la République française.
Derrière une machination qui nous apprend pourquoi et comment Beaumont s'est retrouvé condamné au Malagawi, c'est tout le fantasme de l'influence cachée du gouvernement français sur les dirigeants africains. Celui-ci ne s'embarrasse pas de démocratie, de droit ou de légitimité. Tout comme la CIA intervient en Amérique du Sud, la France peut commanditer l'assassinat d'un dirigeant africain qui le dérange puis finalement s'arranger avec lui quand elle peut y trouver un intérêt, qu'il soit économique ou stratégique. Et Beaumont, officier des services spéciaux en fut à la fois un des agents et une des victimes. Missionné pour tuer Njala, il est donné par ses supérieurs au dictateur une fois que celui-ci n'apparut plus comme une menace pour les dirigeants français.

Lautner filme certaines séquences d'action comme ceux des cinéastes italiens ou américains. Que ce soit une course poursuite en voiture dans les rues de Paris en passant par le Trocadéro faisant penser à front renversé à une séquence de Bullit (Belmondo comme McQueen se trouvant lui-même derrière le volant) ou que ce soit un duel entre Beaumont et le commissaire Rosen (Robert Hossein en personnage à la froideur sanguinaire) se référant clairement à la mise en scène de Sergio Leone, Lautner oriente sa réalisation pour que les services qui gèrent les relations avec l'Afrique apparaissent comme une sorte de police parallèle: méthodes de voyous, non respect des libertés individuelles pour les témoins... Le monde décrit par Lautner est un monde sans foi ni loi où seule la raison d'État l'emporte. À ce titre, le rôle du ministre de tutelle est à la fois prépondérant - c'est lui qui décide in fine des actions à mener - et insignifiant puisque la politique menée par lui dépend moins de sa couleur politique que du rôle que la France s'attribue dans l'équilibre politique en Afrique lui permettant de conserver son influence et son autorité.

Que ce soit par des gags ou des situations pittoresques, les pays dits du Sud sont présentés dans leurs aspects caricaturaux. Ainsi Njala dépense sans compter notamment pour avoir à disposition une call girl, situation correspondant à l'idée que pouvaient se faire les spectateurs de chefs africains ayant une sexualité débordante et achetant des femmes comme des objets de consommation. La même call girl a rendez-vous avec un Salvatore Volfoni dans un palace mais le commanditaire est présenté comme étant plus classieux, la rencontre tarifée se transformant presque en rendez-vous galant!  Dans ce même palace, au hasard d'une des nombreuses bagarres opposant Beaumont aux services spéciaux censés le stopper dans sa volonté de mener à bien la mission pour lequel il avait été envoyé au Malagawi, le spectateur voit une porte d'une chambre s'ouvrir et découvrir en tenues traditionnelles des émirs assis par terre en train de déguster un couscous. Derrière le gag (moyennement drôle) se dessine une réalité folklorique en ce début des années 1980, celle de l'émergence des pétromonarchies dont on ne voit les dirigeants que comme des barbares bénéficiant de la manne des hydrocarbures, dépensant sans compter mais sans véritable stratégie économique à long terme.

Le film se finit sans happy end classique, celui qui aurait épargné Beaumont. Or celui-ci est abattu par les services spéciaux. La morale du film est donc noire, aucun des protagonistes n'apparaissant comme vertueux. Njala est un dictateur, le commissaire Rosen est un salopard, Beaumont est prêt à tuer un dirigeant au nom de sa loyauté à ses supérieurs. Quant aux services secrets et le gouvernement français, ils sont adeptes de la real politique en faisant ou défaisant les dirigeants africains. Cette Françafrique que Jacques Foccart avait  mise en place depuis son arrivée au gouvernement de Michel Debré en 1960 avait continué malgré son départ en 1974.  Les complots, les immixtions des services français dans les affaires africaines, les arrangements avec les dictateurs, tout cela était encore dans les têtes des spectateurs, notamment avec l'affaire des diamants de Bokassa, empereur à vie de Centrafrique qui avait offert en 1973 des diamants au ministre des Finances français Valéry Giscard d'Estaing., selon les révélations d'octobre 1979 du Canard enchaîné, Ces révélations allaient jouer un rôle non négligeable dans la campagne présidentielle menée par ce même Giscard devenu depuis président de la République.
Le film, réalisé juste après l'élection de François Mitterrand le 10 mai 1981, allait sortir le 21 octobre de la même année. 

Le film, sans jamais s'engager politiquement, semble insinuer que malgré le changement de majorité présidentielle, rien n'a pour autant changé, comme en témoigne cet échange entre le supérieur de Beaumont et le ministre interprété par Jean Desailly, qui s'étonne de la mission autrefois donnée à Beaumont par son prédécesseur tout comme de la machination qui l'a conduit à être condamné au Malagawi. Loin de condamner son prédécesseur, il suit les conseils des chefs des services spéciaux, qui restent manifestement les mêmes, quelques soient les dirigeants politiques en place. Mais le rôle de la presse est bien présent. Et le recours aux journalistes par Beaumont pour échapper aux hommes venus pour le liquider discrètement montre que le seul réel contre-pouvoir aux agissements illégaux de certains services policiers reste justement la presse, écrite, radiophonique ou télévisuelle.

Si l'humour a un peu vieilli, si les comédiens surjouent souvent, si certaines séquences d'action manquent aujourd'hui un peu de rythme ou de précision, le film se regarde encore avec un certain plaisir, et pas seulement celui du témoignage d'une époque révolue. Peut-être parce qu'elle ne l'est justement pas tout à fait...

À bientôt
Lionel Lacour



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